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Vous trouverez ci-après, l'article rédigé à la demande de l'UTR d'Ille et Vilaine pour le journal de l'UD"Présence 35

"Quand Jacques Martiniault, SG UTR 35 m’a demandé, il y a quelques semaines, de faire un article dans Présence 35 pour parler de la période, j’ai accepté. Lorsque je me suis mis devant la feuille blanche je me suis senti en difficulté. Non pas qu’il n’y a rien à dire. Au contraire. Les sujets sont nombreux: crise sanitaire, crise sociale, crise économique, crise écologique, crise démocratique, terrorisme, autant de situations qui pourraient chacune alimenter un article et susciter un débat. Mais je ne me sens pas à l’aise dans une approche trop saucissonnée des choses qui font de ces crises, des crises qui se juxtaposent. La difficulté que je rencontre devant la feuille blanche, est une difficulté plus profonde. Ce n’est pas seulement une difficulté à écrire que je vis. C’est une difficulté à comprendre ce qui se passe, difficulté à identifier les liens entre ces différentes crises, mais plus encore, difficulté d’exprimer ce que je ressens comme enjeux de la période ce qui est en jeu fondamentalement aujourd’hui, c’est la démocratie2 articles se sont invités dans ma réflexion du moment. Il s’agit de l’interview de Pierre Rosanvallon[1] dans Libération du 7 décembre1et le point de vue de Michel Wieviorka[2] dans Ouest France du 10 décembre.

Ces 2 personnalités sont pour moi de celles qui permettent par leurs écrits, de prendre du recul. Leurs écrits cités ci-dessus me suggèrent, mais ce n’est que mon point de vue, que ce qui est en jeu fondamentalement aujourd’hui, c’est la démocratie. Sur fond de crise sanitaire, de terrorisme et de progression de la méfiance et de la défiance, Pierre Rosanvallon alerte sur les risques de la période et de pointer celui «d’un dévoiement démocratique» dû en partie au fait que «les gouvernements bénéficient de majorités extrêmement faibles». Pour Pierre Rosanvallon cette situation devrait conduire les gouvernants à ne pas limiter la démocratie à l’élection et devraient d’avantage s’appuyer sur les corps intermédiaires. «Il y a un dévoiement démocratique en marche». Mais au contraire, selon l’auteur, Emmanuel Macron tend à ignorer ces derniers et avec son gouvernement il considère «que la démocratie est le régime de la légitimation par les urnes. C’est une conception minimaliste de la démocratie... » qui se rapproche, poursuit-il «d’une démocratie à tendance technocratique matinée d’un penchant liberticide».

Pierre Rosanvallon considère que face à ces crises multiples, les démocraties ne peuvent agir comme les régimes autoritaires, en manipulant les populations. Au contraire les démocraties libérales «doivent composer avec un corps de citoyens, ses demandes de transparence, ses sentiments d’injustice sur les traitements différentiels et se prémunir des visions fantasmatiques qui prospèrent sur l’incertitude liée à la crise sanitaire». Or le gouvernement Français, nous dit Pierre Rosanvallon a «privilégié l’imposition des normes plutôt que d’exprimer ses propres doutes et communiquer sur les incertitudes dans la gestion de la crise». L’historien sociologue réaffirme que la nécessité d’un «pouvoir fort» va de pair avec la non moins nécessité «d’avoir des contre-pouvoirs tout aussi forts, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui» et de poursuivre «le peuple doit avoir le droit de surveillance de la démocratie. Il doit pouvoir prendre la parole de multiples façons, pas seulement par la voix électorale".

Les rythmes de la démocratie ne suivent pas les rythmes de la réalité qui impose une prise de parole plus fréquentes des citoyens». C’est encore de démocratie dont nous parle Michel Wieviorka, dans son «Point de vue» d’Ouest France.

Prenant appui sur la défiance des français vis-à-vis des vaccins, attestée par des sondages qui montrent que la France «est un pays qui résiste plus que d’autres à l’idée de vacciner la population contre le COVID-19», Michel Wieviorka nous invite à réfléchir sur cette montée de la défiance qui comporte le risque de faire le lit du complotisme. «Le complotisme nous dit le sociologue, est une force politique quand il anime une action qui mobilise de larges pans de la population». Même si en France nous ne sommes pas au niveau des Etats Unis de Donald Trump, le sociologue indique que le complotisme dans notre pays, «relève d’une méfiance récente envers les élites d’autant plus aiguë qu’il y a pu y avoir auparavant confiance et partage des mêmes valeurs». Cette méfiance prend racine dans un modèle républicain qui échoue aujourd’hui à tenir ses promesses et engagements d’égalité et de fraternité et «liberté en ces temps de COVID et de terrorisme».

Oui, les crises multiples auxquels la France, le monde, les individus pris individuellement mais aussi dans leur manière de vivre ensemble, nous ramènent à la question de la démocratie, car toutes renvoient à la manière de les gérer, de les vivre, d’y faire face. Faire face à ces crises multiples ne passe pas par la recherche de coupables, des boucs-émissaires. Il ne s’agit pas de dire non plus qu’elles auraient pu être évitées si..., si..., si....

Le danger de ces crises, c’est de produire de la négation de la complexité et d’inventer «des visions fantasmatiques» qui viennent nourrir ce que Michel Wieviorka appelle le «complotisme». Bien sûr que toutes les crises sanitaire, sociale, économique, environnementale, ...prises séparément, nécessitent des réponses et des décisions techniques, des réponses et des décisions politiques bien précises. Mais la manière dont sont élaborées les réponses, la façon de les décider et de les mettre en œuvre sont essentielles pour préparer demain et aussi voire plus importantes que les réponses elles-mêmes. Dans un article de la revue Esprit d’Octobre 20203, le philosophe Michael Foessel traite de la question de la démocratie et s’attarde longuement sur fond de crise sanitaire, sur le temps de la délibération qui aujourd’hui est considérée comme du temps perdu devant l’urgence d’agir. «L’idée est que la catastrophe est en cours et qu’il faut par tous les moyens parvenir à en diminuer les conséquences».

Pour cela, une prise de décision verticale fondée sur l’expertise des épidémiologistes semblera toujours plus rapide et efficace qu’une discussion interminable sur la pondération entre liberté et santé», d’autant que le pouvoir dispose de moyens administratif, juridique et le pouvoir de police, pour faire exécuter ces décisions en un temps record, «si bien que l’on commence par louer son efficacité, même si c’est au détriment de toute délibération». Or poursuit le philosophe «il y a démocratie partout où le temps cesse d’être subi pour devenir l’enjeu d’une négociation... et la possibilité démocratiquement reconnue de changer d’avis, bien loin d’être un aveu d’impuissance, permet de choisir un autre futur». Voilà encore qui nous ramène sans cesse à la question démocratique qui est la question la plus préoccupante à mes yeux, mais celle qui nécessite le plus notre mobilisation".

Gaby Bonnand

 

[1] Libé du 7 Décembre

[2] Ouest France du 10 Décembre