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S’il est indéniable que sur le front de l'emploi, la situation s'est nettement améliorée, ce qui mérite d'être salué, celle-ci suscite chez moi des questions de diverses natures. Elles sont notamment mises en lumière par la contradiction apparente entre une situation de pénurie d'emplois que connaissent de nombreux métiers et un nombre de demandeurs d'emploi encore important. Pourquoi une telle situation?  Je n'ai pas de réponses toutes faites. Mais je ne me satisfais pas de celles qui consistent à dire que c’est le résultat de législations trop favorables aux chômeurs, suggérant ainsi que les chômeurs ne veulent pas travailler.

Il me semble opportun de creuser un peu l'analyse. Tout d'abord, il faut souligner que les secteurs touchés par ce phénomène, si on en croit, Pôle emploi[1], sont le bâtiment (maçons, couvreurs, menuisiers et ouvriers de l'agencement et de l'isolation), l'industrie (Chaudronniers, tôleurs, traceurs, serruriers, métalliers, forgerons) les garages (Mécaniciens et électroniciens de véhicules , carrossiers automobiles) l'artisanat (Plombiers, chauffagistes) le transport (Conducteurs de transports en commun sur route), la santé (infirmiers.ères, pharmaciens) l'aide à la personne (aides à domicile, aides ménagères), de l'hôtellerie-restauration.

Ce sont des professions qui appartiennent pour les unes à ce que l’on nomme souvent « les métiers manuels » et pour les autres aux « métiers de services ». Ces 2 catégories ont en commun qu’elles regroupent des métiers pour lesquels les salaires ne sont pas élevés, souvent exposés à des pénibilités multiples[2], et pour la plupart peu valorisés dans le cursus de formation initiale.

Cependant, la situation ne se résume pas à ces professions car le phénomène de « la grande démission » qui touche essentiellement les États-Unis mais se développe en France peut être observé « aux deux extrémités de l’échelle des qualifications. D’un côté, les serveurs et cuisiniers désertent la restauration, les saisonniers les emplois touristiques, les infirmières l’hôpital, etc. De l’autre, de jeunes cadres bien payés désertent leur Job dans la finance, le marketing ou la gestion pour se reconvertir dans des activités manuelles, tandis que des étudiants de grandes écoles font savoir collectivement qu’ils déserteront les belles carrières traditionnelles, dénuées de sens et/ou indifférentes à la transition écologique[3] ».

Cette situation mérite certainement mieux qu’une accusation d’un système d’assurance chômage trop généreux, comme diagnostic et un durcissement des règles d’indemnisation, comme réponse.

Même d’un point de vue économique très rigoureux, l’efficacité de cette solution n’est pas démontrée, comme le souligne Bruno Coquet[4], contrairement à ce qu’affirme Bertrand Martinot, économiste à l’institut Montaigne « Cette réforme est importante parce qu’elle durcit, en effet, les conditions d’indemnisation, de rémunération et d'éligibilité à l’assurance-chômage… Une restriction de l'assurance chômage est une forte incitation pour ces personnes proches du marché du travail, dans un moment où le marché du travail est particulièrement favorable, elle va les inciter effectivement à reprendre plus rapidement de l’intérim et éventuellement des CDD avant de trouver éventuellement un CDI ».

En clair, pour cet économiste et bien d’autres de cette école de pensée, il n’y a pas lieu de se poser d’autres questions que celles de la générosité du système d’indemnisation. Les seuls responsables de la situation sont les chômeurs. Il faut donc les contraindre à prendre les emplois qui sont disponibles. Pourtant cette analyse est en contradiction avec toute rigueur économique.

C’est pourquoi, il est important de travailler beaucoup plus profondément sur les innombrables facteurs qui expliquent les situations paradoxales que nous connaissons.

L’objet de ce papier n’est pas d’approfondir, mais de mettre en lumière quelques questions liées au travail.

Je noterais tout d’abord celle du sens du travail qui est largement posée par le phénomène des démissions appelé aux États-Unis « La grande démission », apparu consécutivement au confinement, comme le rappelle Olivier Favereau dans une tribune au Monde déjà citée.

Celle de la vision « bas de gamme » des métiers manuels et plus largement des métiers n’exigeant pas de longues études, vers lesquels la plus part des parents n’orientent pas leurs enfants. Dans un certain nombre de ces métiers, ceux et celles qui occupent les emplois ne les ont pas forcément choisis. Dans une étude très riche « tempête sur les représentations du travail », Vincent Charlet, Délégué général de La Fabrique de l’industrie et Thierry Weil, Titulaire de la chaire Futurs de l’industrie et du travail, reviennent sur les origines et la construction de nos représentations du travail.  Caractérisées par une vision binaire du « manuel » et de « l’intellectuel », qui nous marquent encore aujourd’hui, cette vision institutionnalise cette binarité dans le système éducatif au point que « manuel » qualifie un élève inapte à suivre la voie générale, un nul en somme » et « l’orientation » désigne le processus menant à l’exclusion de la dite voie générale »[5]. Cela conduit à cette situation paradoxale où « les jeunes peinent à trouver un emploi, et les industriels peinent à pourvoir leurs postes[6] ».

Celle de la hiérarchisation sociale à laquelle renvoient le travail et les différents métiers. Là encore l’étude citée ci-dessus est très riche d’enseignements, notamment sur le regard portée par les élites. Leur regard sur les métiers manuels, et sur la place de l’orientation vers ces métiers dans le système éducatif conduit à faire de ces filières, des filières d’échec ou de relégation pour ceux et celles qui n’ont pu poursuivre dans l’enseignement général.

Par exemple parmi les dirigeants politiques et économiques de notre pays qui s’inquiètent probablement à juste titre de la contradiction entre un nombre d’offres d’emplois importants dans les métiers cités au début de cet article, et un nombre très élevé de chômeurs, combien ont orienté leurs enfants vers ces métiers, durant le cursus scolaire de ces derniers ?

Celle du consentement au travail, dans une société où le travail n’apparaît plus comme un vecteur essentiel dans le partage de la richesse, dans un moment de fortes inégalités et d’affichages de super rémunérations des dirigeants et de super profits de nombreuses grosses entreprises et qui pourtant rechignent à augmenter les salaires. « Les 38 entreprises ayant publié leurs comptes, affichent au total 72,5 milliards d'euros de bénéfices, soit 26 % de plus que l'an dernier, et près de deux fois plus qu'en 2019, dernière année avant la pandémie[7].

Celle encore du consentement au travail dans une période où la place de celui-ci dans la structuration de nos systèmes de solidarité est de moins en moins visible. En effet, les politiques d’exonérations de ce qui s’est appelé progressivement « charges sociales » en lieu et place de cotisations pour financer les systèmes de protection sociale, ont plutôt favoriser une perception négative de la protection sociale qui est un coût au détriment une vision positive d’un système solidaire auquel chacun participe.

Peut-être faut-il y voir une rupture forte entre la société industrielle qui a structuré une vision et une place du travail bien précise et une société que Daniel Cohen appelle la société numérique[8].

En tous les cas, on voit bien aujourd’hui que le système qui a permis un consentement au travail, est celui d’une organisation de la production, donnant à chacun une situation sociale et d’où ont émergé des organisations collectives et des rapports de force qui ont permis de faire du travail un élément central du partage de la richesse. Plus que de consentement au travail, il s’agit d’un compromis social pour lequel, les individus se sentaient acteurs.

Partage de la richesse au bénéfice des individus par des conflits, négociations sociales et politiques publiques, permettant de faire du salaire un  élément essentiel de distribution de la richesse créée dans l’entreprise.

Partage de la richesse au bénéfice de la collectivité par l’affectation d’une autre partie de la richesse créée (sous forme de cotisations) au système collectif de de protection sociale, faisant des cotisations un autre élément essentiel de la redistribution de la richesse créée.

Aujourd’hui, dans de nombreux secteurs, il y a de plus en plus de déconnexion entre richesse créée dans les entreprises et salaires. Ce n’est pas vrai que pour les salaires. Tous ceux et celles qui travaillent pour des plateformes (Uber, Deliveroo, VTC…) connaissent la même déconnexion entre ce qu’ils gagnent et les profits générés par ces groupes. …). Ceci est d’autant plus vrai dans des secteurs où l’organisation collective est difficile.

Il y a aussi déconnexion entre travail et protection sociale. Pour de bonnes raisons parfois notamment quand il s’agit de faire participer l’ensemble des revenus par la CSG au financement de protection sociale comme la maladie ou la dépendance.

Mais pour de mauvaises raisons aussi, notamment quand il s’agit de considérer que la contribution au financement des systèmes collectif est une charge, dont il faut exonérer les entreprises.

On peut se demander si le glissement sémantique de « cotisations » à « charges », et les politiques d’exonération, qui ont accompagné ce passage (pas encore terminé) d’une société industrielle à une société numérique, avec les transformations des emplois qui en découlent, n’ont  pas eu des impacts importants sur le travail ?

Le paradoxe entre pénurie d’emplois et taux de chômage encore élevé ne s’inscrit-il pas dans un contexte d’une société où nombres d’emplois proposés n’ont de finalité  que de faire fonctionner d’un système qui n’arrive plus à lutter contre les inégalités.

Derrière cette situation, la question du sens du travail est clairement posée.

Les évolutions des types d’emploi du fait de la place croissante du numérique, d’une part et l’urgence de politiques volontaristes pour accélérer la transition écologique, sont probablement des leviers importants pour redonner du sens au travail, à sa place  dans la construction de notre vivre ensemble.

A condition bien sûr qu’on ne satisfasse pas de réponses simplistes et idéologiques, mais de travailler des réponses en profondeur.

Gaby BONNAND


[1] Source : Pôle emploi, enquête BMO 2022

[2] Tribune au Monde de François Deriaux 24 Juillet 2022 « Rendre le travail plus soutenable pendant la carrière est un chemin exigeant, mais plus prometteur que de taper sur les chômeurs »

[3] Tribune au Monde d’Olivier Favereau 10 Juin 2022« Le phénomène de “grande démission” ne concerne pas ou peu les pays où les salariés participent aux choix stratégiques de production »

[4]Bruno Coquet le Monde 28 Juillet 2022 « Il n’y a pas de lien démontré entre l’assurance-chômage et les difficultés de recrutement »

[5] Tempête sur les représentations du travail »

[6] Ibid

[7] 4 août 2022 à 16:20

[8] Daniel Cohen « Il faut dire que les choses ont changé » Albin Michel 2018

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