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Des nuages de mots

Pénurie d’emploi, grande démission, droit à la paresse, les chômeurs ne veulent pas travailler, des dispositifs sociaux trop généreux…, autant de termes et d’expressions qui constituent de véritables ingrédients pour construire un discours aussi facile qu’absurde et dont la caractéristique première est d’acclimater l’opinion en vue de réformer l’assurance chômage

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier la réalité de pénuries d’emplois. Oui cette pénurie existe dans de nombreux secteurs d’activité.

Assiste-t-on pour autant à une « grande démission » ?

Assurément pas. Le taux d’emploi n’ jamais été aussi élevé, si l’on en croit la banque de France qui dans une note de mars 2022, souligne que le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé qu’aujourd’hui[1]. Par ailleurs l’INSEE, dans un rapport du 9 Mars 2022 indique que le taux d’emploi, « s’établit en 2021, au plus haut niveau depuis 1975 »[2].

On découvrira aussi dans ces notes que le taux d’emploi des  séniors est faible. Il est de 35,5% pour les 60-64 ans[3]. Si ce chiffre est si faible, ce n’est aucunement dû à une quelconque vague de démission. C’est le résultat d’une incapacité des entreprises à anticiper les fins de carrière. Ce n’est certainement pas avec un recul de l’âge de la retraite que les choses vont s’améliorer.

Les dispositifs d’assurance chômage serait-il trop généreux pour des chômeurs qui ne voudraient pas travailler ?

Un regard d’un peu plus près nous montre une autre réalité qui est très bien reflétée par 2 chiffres

  • Près de 40% de demandeurs d’emploi ne sont pas éligibles à l’indemnisation chômage
  • Entre 25 % et 42 % des salariés éligibles ne recourent pas à l'assurance-chômage[4].

Que se passe-t-il vraiment et où est le problème ?

Nous sortons peut être d’un cycle de plusieurs années, voir décennies où c’était l’offre d’emploi qui commandait. Le demandeur ou le chercheur d’emploi, n’avait pas grand-chose à dire. Il devait accepter l’offre qui lui était faite dans les conditions qui étaient décidées par l’employeur. Le volant de chômeurs était important et permettait aux employeurs de faire pression sur la demande.

Bien sûr, c’est un peu schématique, mais il est évident que le rapport de force était en faveur de l’offre.

Probablement que cet avantage en matière de rapport de force, a eu pour effet de rendre aveugle ou du moins, trop confiante la sphère politico-économique au pouvoir. D’un côté, les politiques les yeux rivés exclusivement sur le taux de chômage ne se sont que trop peu préoccupés du travail, de son contenu, des conditions dans lesquels il est exercé, pour faire du taux de chômage le seul indicateur sur lequel agir. D’un autre côté, les forces économiques du côté de l’offre se sont installées dans un confort, où les questions d’anticipation, de qualification, de rémunération, d’organisation du travail, n’étaient jamais prioritaires.  

La crise des gilets jaunes, la pandémie, l’accélération des innovations technologiques, ont joué un rôle important ces dernières années. En se conjuguant, ces 3 éléments ont eu, me semble-t-il plusieurs effets.

  • Une prise de conscience collective qu’une société n’est pas faite de ratios et d’indicateurs, mais d’hommes et de femmes qui ne sont réductibles ni à des moyennes, ni à la place que leur accorde la sphère médiatique.
  • Une prise de conscience par de nombreuses travailleuses et travailleurs que leurs activités, leurs métiers sont beaucoup plus importants et utiles à la société, que ce qu’il en est dit, beaucoup plus important que le laissent supposer les rémunérations qu’ils/elles perçoivent ou les conditions dans lesquelles ils/elles travaillent.
  • Une mise en lumière du manque d’anticipation en matière de formation, de qualifications, d’organisation du travail dans de nombreux secteurs d’activités. Ce manque d’anticipation n’est pas nouveau. Il est probablement en partie lié à la concurrence exacerbée des économies dans un contexte de mondialisation, qui conduit les politiques préoccupées par les taux de chômage à céder à l’urgence. Le rapport de force favorable à l’offre dans le domaine de l’emploi a probablement amplifié le phénomène.

Aujourd’hui, le rapport de force est en train de s’inverser.

L’amélioration sur le front de l’emploi contribue en partie à cela. En partie seulement car avec encore plus de 5 Millions de demandeurs d’emploi[5], on est loin d’avoir atteint le plein emploi.

D’autres éléments concourent à cette évolution du rapport de force

  • La place que prennent dans l’espace public les questions liées au grand âge, à la santé, aux soins, bref aux métiers du CARE (métiers du "prendre soins) a pour effet de donner aux métiers de ces secteurs une visibilité plus importante, et une probable plus grande reconnaissance par l’opinion publique, des hommes et femmes qui exercent ces métiers.
  • La confusion entretenue entre emploi et travail rend impossible dans bien des secteurs l’adéquation entre demandeurs d’emploi et travail dont les entreprises ont besoin, aux conditions auxquelles il est proposé. Dans le bâtiment, la construction, la mécanique, et bien d’autres secteurs demandeurs de main d’œuvre qualifiee, les personnes qualifiées ne se plient pas aux conditions de l’offre mais font valoir de plus en plus leurs conditions devant un manque évident de gens qualifiés dans ces secteurs.
  • La visibilité des inégalités rendue possible d’une part par les travaux statistiques, mais aussi par les travaux de chercheurs en économie, en sociologie, rend de plus en plus sensible l’opinion publique à une plus juste répartition de la valeur créée dans les entreprises, entre salaires et profits.
  • La conjonction entre la montée en puissance des questions relatives aux droits humains et celles liées à l’avenir de la planète, fait croître au sein des nouvelles générations, le désir de faire un travail qui a du sens, un travail qui contribue à façonner un monde dans lequel elles souhaitent vivre et faire vivre leurs enfants et petits-enfants.

Dans une interview au Monde, le 30 août 20022, Laurent Berger, SG de la CFDT demandait au gouvernement de réunir des assises du travail qui explorent le monde du travail et de l’emploi dans sa globalité, sous tous ses aspects sans exception. .

Voilà une proposition qui permettrait de rompre avec des politiques de l’urgence, lesquelles risquent encore une fois dans le domaine du chômage et des retraites, de déboucher sur des décisions qui reposent plus sur des assemblages de mots que sur un diagnostic sérieux.

Gaby Bonnand

[1] Note de la Banque de France du 3/03/2022, souligne une hausse du taux d’emploi tout en disant que nous nous situons en dessous de la moyenne européen

[2] Note INSEE du 09/03/2022

[3] Rapport DARES Avril 2022

[4] Etude du ministère du Travail transmise au Parlement. Les échos du 03/10/2022

[5] Document Pôle emploi : En moyenne au deuxième trimestre 2022, en France métropolitaine, le nombre de personnes inscrites à Pôle emploi et tenues de rechercher un emploi (catégories A, B, C) s'établit à 5 152 100. Parmi elles, 2 944 700 personnes sont sans emploi (catégorie A) et 2 207 500 exercent une activité réduite (catégories B, C)