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Dimanche matin dans Ouest France dimanche, Philippe Lemoine titrait son éditorial "On ne supporte plus rien"[1]

S'appuyant sur la multiplication des insultes reçues dans les cabinets médicaux, dans les services d'urgence, dans les écoles lors de rencontres parents professeurs, ou encore dans les transports publics..., il constate la difficulté grandissante des citoyens à supporter ce qui ne leur convient pas. "Une exaspération qui semble s'être généralisées depuis l'épidémie de COVID", nous dit l'auteur, et qui trouve dans les réseaux sociaux, des vecteurs d'expression où la radicalisation des propos tourne à l'insulte et à l'invective.

L'éditorial de Philippe Lemoine de ce dimanche 13 Novembre fait résonner en moi le livre que je suis en train de relire. Celui sortie par "le 1" en 2021 relatant les interviews de Mona Ozouf, Michelle Perrot et Cynthia Fleury, réalisés par Éric Fottorino autour de la devise Républicaine "Liberté, Égalité, Fraternité"[2]. Livre que j'ai ressorti après le passage de ces 3 grandes dames à la matinale de France Inter, le vendredi 11 novembre.

Probablement que la frustration générée par l’écart grandissant entre la promesse d’une reconnaissance de chacun et de chacune pour ce qu’il est comme individu, et l’industrialisation, la rationalisation des modes de réponses de plus en plus anonymes au travers des plateformes numériques, explique en partie les comportements excessifs décris par Philippe Lemoine.

L’injonction au bonheur et au bien-être individuel et immédiat, relayé par nombre de médias, émissions radios, télé, se heurte à l’impossible réponse immédiate à toutes les demandes de réponses immédiates et personnalisées. Ceci génère de la colère en direction de tous ceux et toutes celles qui sont jugés responsables de l’inaccessibilité au bien être qu’on leur a promis.

Plus fondamentalement, ces comportements nous interrogent sur leurs causes plus profondes et sur le rapport entre ces comportements et la poussée de l’individualisme que connaissent nos sociétés depuis le tournant des années 80.

Les causes multiples de cette poussée, sont très bien explicitées par Daniel Cohen dans son dernier livre[3] entre autre, et très bien synthétisées aux pages 230 et suivantes avec toutes les conséquences et les impacts de cet individualisme, dans l’usage des réseaux sociaux qu’aborde également Philippe Lemoine dans son Édito.

Et justement cette question de  l’individualisme et de ces conséquences sur notre manière de faire société, me replonge dans le livre « Liberté, Égalité, Fraternité » que je citais en début d’article.

Ce livre nous raconte l’histoire et la réalité de notre devise républicaine "Liberté Égalité Fraternité", en peu de mots, mais des mots forts, des mots accessibles, des mots qui ne sont pas des éléments de langage, des mots qui nous invitent à prendre du recul et à échapper à l’immédiateté. Cette devise n’est pas un super marché où l’on vient se servir en fonction de nos besoins. C’est un tout qui nous fait citoyen

 « On peut soutenir, nous dit Mona Ozouf, c’est le cas pour la Liberté et l’Égalité, qu’elles ne sauraient exister l’une sans l’autre. Être libre, c’est pouvoir agir selon les buts qu’on s’est fixés et ne pas subir la contrainte. A la seule condition, toutefois de ne pas nuire à la liberté d’autrui. C’est évidemment admettre que cet autrui jouit d’un droit égal à l’indépendance, et c’est établir une circularité entre les 2 valeurs : des êtres libres sont nécessairement égaux ». Et Cynthia Fleury, de rappeler que « ni la liberté, ni l’égalité ne sont exclusivement des droits, si non la première serait toute puissance, et la seconde tournerait à l’égalitarisme. De même, la fraternité républicaine n’est pas imposée comme un devoir, mais consentie. Le contrat social promis par l’État de droit cherche à le rendre désirable. Il n’y a pas d’un côté des droits et de l’autre des devoirs, tout est dialectique ».

J’aime bien cette idée de ne pas résumer notre devise républicaine à une question de droits et de devoir, comme le dit Cynthia Fleury. Ceci ne veut pas dire que le citoyen n’a ni droits ni devoirs. Pas du tout. Pour moi cela veut dire qu’il a bien sûr des droits et des devoirs, pas par principe uniquement mais comme participant à un projet collectif, pour que se concrétise cette devise dans la réalité de la vie des individus, dans le cadre d'un État de droit.

Cela nécessite probablement que nous mettions d’avantage l’accent sur une la dimension positive de la liberté[4], celle du droit à contribuer à la loi, celle de participer à l’action collective, au détriment de la dimension très individualiste de la liberté, celle de faire tout ce que la loi n’interdit pas, celle qui ne supporte aucune contrainte, qui est mise en avant dans nos sociétés aujourd’hui.

Pas plus que la Démocratie ne se résume à une procédure spécifique, le vote, en étant au contraire « un espace de délibération qui doit mettre en récit une politique générale » [5], la devise républicaine ne se résume pas à des droits et des devoirs. Elle est le terreau de nos Vivre Ensemble, elle nous ouvre à notre histoire et nous propose un horizon commun.

Un travail pour une plus grande appropriation de la dynamique de notre devise par les citoyens est nécessaire. Ce travail nous engage tous dans un monde où les tensions sont fortes, les insultes et les invectives tendent à se suppléer aux débats contradictoires et sereins, où l’entre soi conduit au repli.

Le petit livre de Cynthia Fleury, Mona Ozouf et Michelle Perrot doit être mis entre les mains du plus grand nombre.

 

Gaby BONNAND

 

 

[1] Edito Ouest France Dimanche 13 Novembre 2022

[2] Cynthia Fleury, Mona Ozouf, Michelle Perrot ; « Liberté, Egalité, Fraternité »Le 1 en livre, l’aube, Juin 2021

[3] Daniel Cohen Home Numéricus, la « Civilisation »qui vient Albin Michel Septembre 2002

[4] Mona Ozouf « Liberté, Egalité, Fraternité «  P.20

[5] Daniel Cohen Homo Numéricus p 181